Depuis quelques années, des éleveurs et des éleveuses qui ne sont pas en difficulté économique décident d’arrêter l’élevage, le plus souvent par compassion pour leurs animaux. Nicolas Salliou, chercheur et membre du conseil scientifique de APALA, a étudié leurs parcours : les obstacles qu’ils rencontrent, les chemins qu’ils trouvent, et ce qu’ils peuvent nous apprendre.
Une invention il y a 10 000 ans
Il y a 10 000 ans, une révolution s’est produite en Mésopotamie, une région qui correspond aujourd’hui à l’Irak et à la Syrie : les humains ont commencé à domestiquer des bovins, des chèvres et des moutons. Ils ont inventé l’élevage. Bon, pour être honnête, ce ne sont pas les humains qui ont inventé l’élevage, ce sont les fourmis, mais c’est une autre histoire. Quoi qu’il en soit, cette invention humaine s’est rapidement répandue sur presque toute la planète et, aujourd’hui, hormis quelques sociétés qui tirent surtout leur viande de la chasse, l’élevage domine.
Élever des animaux domestiques pour les manger est donc une tradition millénaire, et il est assez logique qu’elle nous paraisse évidente et incontournable. Pourtant, depuis quelque temps, on voit apparaître dans le monde occidental des éleveurs et des éleveuses qui, bien qu’héritiers de cette tradition, décident d’arrêter l’élevage. Ce choix conscient est parfois appelé « transfermation » (transfarmation en anglais).
Arrêter l’élevage peut sembler banal : les médias parlent souvent d’éleveurs et d’éleveuses en difficulté économique, dont beaucoup doivent mettre la clé sous la porte. Mais la transfermation, ce n’est pas cela. Ce sont des exploitations agricoles qui ne sont pas particulièrement en difficulté et qui décident d’arrêter parce qu’elles ne sont plus en accord avec cette pratique.
Le jour où l’on ne peut plus
Dans mes recherches, j’ai été amené à rencontrer ces éleveurs et éleveuses, et à lire ce qu’ils et elles disent de leur parcours. Pour la plupart, la décision d’arrêter tient à la compassion qu’ils et elles éprouvent pour les animaux qu’ils élèvent. Un jour, on a une vache à laquelle on est particulièrement attaché et, au moment de la mettre à l’écart avant de l’emmener à l’abattoir, on ne peut plus : on dit non, on décide d’arrêter.
Dans une étude publiée en 2023 [1], j’ai analysé les récits de 27 fermes sorties de l’élevage, surtout en Suisse et aux États-Unis. Pour 19 d’entre elles, la compassion pour les animaux est la motivation principale. Le départ des bêtes pour l’abattoir et la séparation d’une vache et de son veau reviennent comme des moments déclencheurs.
Et c’est là que les ennuis commencent
Car il n’est pas facile d’arrêter. La plupart des éleveurs et éleveuses se sont endettés pour acquérir leur exploitation et ont parfois investi dans des bâtiments, des machines, etc. Quand on décide d’un coup qu’on n’amènera plus ses animaux à l’abattoir, on se retrouve souvent, du jour au lendemain, sans revenu ni moyen de rembourser tous ces frais. Et ce n’est pas tout : les animaux qui vivent sur la ferme, il faut continuer à les abriter, à les nourrir, à les soigner, et tout cela a un coût. Cerise sur le gâteau, ces éleveurs et éleveuses vivent souvent dans des milieux où ce genre de décision est mal vu : pour beaucoup, remettre en cause cette tradition millénaire est inimaginable, presque une folie.
Refuges, maraîchage, champignonnières : des chemins de reconversion
Malgré toutes ces difficultés, des éleveurs et éleveuses trouvent un chemin, des adaptations, des transformations. Certains transferment vers un modèle de refuge (ou sanctuaire) pour animaux de ferme, où des dons et des parrainages couvrent les frais. D’autres passent aux cultures végétales, comme le maraîchage, ou recyclent d’anciens bâtiments d’élevage en champignonnières ou en serres.
Dans les fermes que j’ai étudiées, le chemin dépend du point de départ. Les élevages de bovins ou de chèvres, plutôt extensifs, deviennent le plus souvent des refuges ou des fermes maraîchères. Les élevages intensifs de volailles ou de porcs se tournent vers les champignons, le chanvre ou le maraîchage, en réutilisant leurs bâtiments. Une ferme suisse s’est même tournée vers la « ferme de soin », où le contact avec les animaux sert à des activités thérapeutiques.
Dans ces transitions, il y a souvent aussi de l’entraide : des réseaux animés par d’anciens éleveurs et éleveuses qui ont réussi leur transition viennent en aide aux autres par des conseils financiers et agricoles, et leur apportent souvent un soutien psychologique. Deux de ces réseaux, le Rancher Advocacy Program aux États-Unis et Hof Narr en Suisse, tous deux fondés par des femmes elles-mêmes passées par la transfermation, sont au cœur de la plupart des histoires étudiées : ils trouvent une place pour les animaux, organisent une collecte pour acheter du foin dans l’urgence, mettent en relation avec des spécialistes et soutiennent moralement. En France, l’association Transiterra [5] accompagne des éleveurs vers d’autres modèles.
Un acte plus politique qu’il n’y paraît
À ce stade, on pourra me dire : tout cela est très bien, chacun fait ce qu’il veut de son exploitation et assume les conséquences de ses choix.
En réalité, la portée de cet arrêt de l’élevage dépasse de loin le simple changement individuel. On sait aujourd’hui que la consommation de viande est liée à de nombreux dommages pour l’environnement et le climat, et qu’elle a des effets sur la santé publique. L’éthique change aussi, avec une considération croissante pour les souffrances infligées aux animaux. On voit donc apparaître, à l’échelle de pays entiers, des politiques qui cherchent à réduire fortement le nombre d’élevages.
Le cas emblématique est celui des Pays-Bas. En 2022, pour limiter la pollution à l’azote, due en grande partie aux déjections animales, le gouvernement a annoncé une réduction du cheptel d’environ 30 % [3], puis un plan de rachat visant jusqu’à 3 000 exploitations parmi les plus polluantes [2]. Ces annonces ont déclenché une révolte paysanne d’une ampleur inédite et porté un nouveau parti agricole, le Mouvement agriculteur-citoyen (BBB), en tête des élections provinciales de 2023, menant à l’émergence d’un nouveau gouvernement populiste.
La transfermation est donc un acte profondément politique. Ce n’est pas seulement une affaire de préférence individuelle pour quelques éleveurs et éleveuses : c’est peut-être le début d’un mouvement de remise en cause du commerce de la viande.
Conclusion : s’inspirer des transfermateurs d’aujourd’hui
Si cette remise en cause se confirme, des élevages fermeront vraisemblablement, et les éleveurs et éleveuses qui n’auront pas choisi la fin de leur exploitation seront de plus en plus nombreux. L’entraide entre agriculteurs, qui a déjà fait ses preuves pour le passage au bio, pourrait alors jouer un rôle clé. Connaître et comprendre les transfermateurs d’aujourd’hui, c’est se donner les moyens de s’inspirer de leurs transitions pour aider celles et ceux qui, demain, devront le faire sous la pression d’un changement de société. Pour les voir à l’œuvre, le reportage de la RTS « Élevage : paysans éthiques » [4] est un bon point de départ.
Références
[1] Salliou, N. (2023). « Quitting livestock farming: transfarmation pathways and factors of change from post-livestock farmers’ accounts ». Frontiers in Sustainable Food Systems, 7, 1122992. doi.org/10.3389/fsufs.2023.1122992
[2] NOS (24 mars 2023). « Piekbelasters stikstof nauwelijks bereid zich te laten uitkopen ». NOS. nos.nl/l/2468636
[3] Reporterre (12 juillet 2022). « Aux Pays-Bas, les agriculteurs en rogne contre une mesure climatique ». Reporterre. reporterre.net/Aux-Pays-Bas-la-revolte-des-agriculteurs-se-poursuit
[4] RTS (10 avril 2022). « Élevage : paysans éthiques ». Mise au point [vidéo, à 31 min 54]. rts.ch/play/tv/mise-au-point/video/mise-au-point?urn=urn:rts:video:13009164
[5] Transiterra (s. d.). Transition agroécologique solidaire. Association qui accompagne en France les éleveurs vers d’autres modèles. transiterra.fr








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